Salaün Mag 5

Salaün Magazine |  Page 53 I l y a cette odeur forte, moite, un mélange de fumée, d’essence et de mer. Sur le Prado, l’avenue arborée qui va du Capitole au fort du Morro, les Havanais déambulent lentement, nonchalamment, s’affalent sur les margelles de pierre du paseo central. Ils discutent, pendant des heures, en partageant quelques bières ou une bouteille de rhum. Des enfants dévalent la légère pente sur des cha- riots à roulettes bricolés. Les amoureux s’embrassent sans pudeur. La nuit est tombée, l’air est doux et la lumière ténue. Les Cubains n’éclairent pas beaucoup. On est vendredi soir et c’est un jour heureux  ; hier, l’équipe nationale de base-ball a battu celle des Etats-Unis. Ils sont bons, les Cubains, au base-ball. C’est leur sport national, avec la mécanique… Dans une ruelle adjacente, je ne résiste pas à l’appel d’un petit et ses quelques tables à l’extérieur. Un couple se joint à moi, me souhaite la bonne année, et commence à m’assaillir de questions. Mojitos pour tout le monde ! Et puis surgit de nulle part un vieil homme à casquette, sans doute un lointain cousin de Compay Segundo, le musicien du Buena vista social club, rendu célèbre par le film de Wim Wenders. Mon bonhomme, Ernesto Sottomayor, porte allègrement ses soixante dix ans, la casquette vissée solidement sur le crâne et le cigare calé comme une excroissance entre le majeur et l’annulaire. Il déballe une vieille guitare et un ampli d’un autre âge. Deux compères le rejoignent aux percussions et c’est parti pour une salsa endiablée. Mes compagnons de table se lèvent et commencent à danser sur le trottoir. C’est simple, spontané, joyeux, c’est la magie de Cuba. C’est faire peu d’honneur à la capitale cubaine que de n’y passer que deux jours. Elle mériterait à elle seule un voyage. Trois quartiers sont incontournables, Havana Vieja, le Vedado et Centro Havana. C’est par ce dernier que je commence, de bon matin. En face du Grand théâtre et du majestueux hôtel Inglaterra, un joyau d’inspiration espagnole du XIXe, je m’assieds sur un banc du Parque central, qui comme son nom l’indique, est au centre du centre. Bordé d’une vingtaine de grands palmiers, il entoure la statue de Jose Marti, le héros national de l’indé- pendance. Les Havanais en ont fait l’un de leurs lieux de rencontre favori. A mes cotés, quatre hommes entourés d’une poignée de spectateurs disputent avec véhémence une partie de domino, un autre « sport » national. Sur ma gauche se dresse le bâtiment qui symbolise le mieux la Havane, le Capitolio. C’est du haut de la terrasse de l’hôtel Saratan qu’on en a la plus belle vue. Inauguré en 1929 par le dictateur Gerardo Machado, le Capitolio fut le siège du gouvernement jusqu’à la révolution de 1959. Copie - en plus haut - du Capitole de Washington, il dresse son dôme de 92 mètres dans l’azur. Abritant aujourd’hui Ministère des Sciences, de la Technologie et de l’Environnement, il est ouvert à la visite. Derrière lui, on peut admirer la façade rouge et ocre de l’une des plus célèbres fabriques de tabac, celle de la maison Partagas. Sur la droite, loin derrière les tours d’angles élancées du Grand théâtre de la Havane, aujourd’hui siège du Ballet national, le regard porte jusqu’à la mer. Vers la libre entreprise La ville s’anime peu à peu. En haut du Prado, les belles voitures américaines, garées en épi, attendent leurs passagers. Ricardo a des allures de Richard Gere et passe très lentement la peau de chamois sur les chromes déjà reluisants de sa Che- vrolet Bel Air 1957, un des modèles préféré des collectionneurs. Pour une vingtaine d’euros, je ne résiste pas aux charmes de la belle américaine, décapotable, en plus. Il fait démarrer le moteur, « Tout est d’origine, sur ma voiture ! » me certifie- t-il. Il l’a achetée il y a dix ans pour une bouchée de pain. Aujourd’hui, elle vaut au moins 50 000 dollars. Ricardo et un cuentapropista . Créé en 1993, ce statut de travailleur indépendant a subi une forte En haut, le Prado, la grande avenue de Havana centro qui relie le Capitolio au fort du Morro. En bas, la célèbre fabrique de Havane Partagas. « A Cuba, la politique est dans ce que tu manges, dans ce que tu portes, dans le lieu où tu habites, dans ce que tu as et même ce que tu n’as pas ». W endy G uerra , T out le monde s ’ en va .

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