Salaün Mag 6

l’ancienne capitale, à laquelle les crues à répétition ont fait préférer l’autre rive du fleuve, Krung Thep, où les canaux furent comblés pour devenir des rues ordinaires. A Thonburi donc, cabanes, pavillons riches, temples doivent tout à l’eau. Même les varans. « Ce ne sont pas des croco- diles. Ils sont utiles car ils mangent les rats. Alors les gens les laissent dormir sur leur terrasse », rassure la guide. Devant les portes aussi, des paniers pour coqs de combat, des vêtements sur porte-man- teaux, des chaises longues et beaucoup de fleurs. Au croisement des canaux, des panneaux de signalisation comme sur nos routes. Toute une vie s’organise au fil de l’eau dans une sérénité ambiante qui surprend. Mais fini de rêver, il est temps de rejoindre la foule. A la gloire de Bouddha Et pour cela, le longue-queue nous ramène sur le fleuve pour une escale à Wat Arun, le temple de l’aube. De loin, l’ensemble de style khmer avec son grand prang, sa tour de 82 mètres de haut, semble bien gris. De près, c’est un flamboiement de couleurs : toutes les parois sont recouvertes d’éclats de porcelaine qui scintillent selon la lumière. Pour les plus courageux, les deux premiers étages du prang se montent par des marches étroites et périlleuses pour obtenir un beau panorama sur le fleuve et la ville tandis qu’en bas, les statues du bouddha sont honorées. Les jeunes Thaïlandais ne sont pas les derniers à offrir des billets accrochés aux branches de mini arbres dans des salles ornées de cadeaux hétéroclites fait par les fidèles. Comme ces surprenantes horloges com- toises... Le bateau s’impose pour regagner l’autre rive et dénicher le tuk-tuk qui me permettra de poursuivre la suite de l’odyssée. Marché conclu : il s’appelle Anek, a 23 ans et avec son engin jaune et vert, il nous accompagnera pour un forfait modique à chaque prochaine étape. Et pour commencer par l’incontournable Grand Palais ou Palais Royal. Le roi ne réside plus dans cette immense succession de temples et palais. Le grand bâtiment d’apparat aux multiples styles européens mélangés sert de résidence aux hôtes de marque et ne se visite pas. Dans leurs uniformes blancs, affublés de casques coloniaux, les gardes impassibles font le bonheur des photographes de souvenirs. La magnificence des temples, statues et décors khmers, chinois ou birmans emplit les yeux. Jusqu’à une maquette géante du temple d’Angkor du Cambodge voisin. Une file d’attente se forme devant le Wat Phra Kaeo qui héberge le fameux Bouddha d’émeraude, le plus vénéré du pays et... le plus petit. Seulement 66 centimètres et pas du tout en émeraude. Autrefois BAnGkok ET LE RoI E n sa capitale, l’image de Rama IX est omniprésente. En pied, en portrait, en arc de triomphe, seul ou avec son épouse, jeune ou dans la force de l’âge, en militaire, tenue de cérémonie ou professeur, Bhumidol Adulyadej fédère les communautés de Thaïlande. Au fronton des édifices publics, mais aussi des entreprises ou maisons particulières, pas un drapeau national sans l’étendard jaune du souverain à ses côtés. Couronné en 1946, Rama IX, monarque constitu- tionnel comme en Grande-Bretagne ou Espagne, est le plus ancien dirigeant en exercice au monde et le plus vénéré de son peuple. Gravementmalade à 86 ans, il ne fait plus que des apparitions épisodiques àBang- kok, résidant la plupart du temps à Hua Hin, plus au sud, villégiature balnéaire royale. Sa personnalité consensuelle a permis à la Thaïlande de surmonter les re- mous politiques récurrents. L’idôlatrerie dont il est l’objet peut parfois surprendre. Premier avertissement donné aux touristes : ne rien faire en public qui puisse être assimilé à un manque de respect à son image. Un coup de vent emporte un de vos billets de banque à son effigie ? A Brest, une rue de Siam, à Bangkok, une rue de Brest ! Surtout ne pas le rattraper en le bloquant du pied, la partie du corps la plus sale pour les Thaï. Un agent peut vous amener au poste. Et au tribunal avec au barème officiel... dix ans de prison. Prudent également de ne pas dire apprécier Anna et le roi. Ce roman de l’américaine Margaret Landon, basé sur les mémoires d’une préceptrice anglaise des enfants du roi Mongkut, Rama IV, a fait l’objet de plusieurs adaptations à l’écran, dont Le Roi et moi en 1956 avec Deborah Kerr et Yul Brynner et Anna et le roi en 1999 avec Jodie Foster et Chow Yun-Fat. Deux films interdits en Thaïlande pour atteinte à la monarchie. Rama IV y serait abusivement présenté comme cruel envers son peuple et sen- sible aux femmes. Par contre, évoquer Louis XIV, notre souverain à nous, est de bon ton. Le faste déployé à Versailles en 1686 lors de la venue d’une délé- gation du royaume de Siam, l’ex Thaïlande, reste une page incontournable de l’histoire du pays. Cette année-là, trois ambassadeurs accompagnés de six mandarins et d’une nombreuse suite suscitèrent une curiosité inégalée en traversant la France. A Brest, où ils avaient débarqué, la rue qu’ils empruntèrent fut aussitôt rebaptisée « rue de Siam » et l’est toujours aujourd’hui. En souvenir, en février 2013, c’est la voie menant à l’ambassade de France à Bang- kok qui a été renommée « rue de Brest ». Une mémoire d’éléphant pour ces Thaïlandais qui ont la spécificité unique au monde d’être le seul pays à n’avoir jamais été occupé par un autre et de n’en avoir jamais occupé aucun. Sur les rives du Chao Praya comme dans les rues, Rama IX est incontournable. Salaün Magazine | Page 37

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