Salaün Mag 5
Salaün Magazine | Page 59 La vallée de Los Ingenios. Du haut de la tour d’Iznaga, on domine la maison de maître et les anciennes maisons d’esclaves. S’il y a une ville qui n’usurpe pas son classement au patrimoine de l’humanité, c’est bien Trinidad. Son quartier histo- rique, le Casco viejo est certainement l’un des ensembles coloniaux les mieux conservés, non seulement de Cuba, mais de toute l’Amérique du Sud. Fondée en 1514 par le conquistador Diego Velaz- quez de Cuellar, elle resta longtemps le berceau de la culture de la canne à sucre. Aujourd’hui, elle est l’une des principales destinations touristiques de l’île. Un théâtre grandeur nature Il suffit de s’adosser à un mur, à l’in- tersection de deux rues, pour se trou- ver plongé dans un théâtre en plein air. Rarement une telle harmonie de cou- leurs pastel n’a été réunie dans un seul endroit. Même le soleil semble s’amuser, dessinant des ombres gracieuses sur les murs. Les personnages défilent, les uns après les autres. Un cavalier passe au pe- tit trot, le vendeur de cacahuètes pousse sa carriole en criant : mani, mani, mani … Une poignée d’enfants joue au base-ball. Un vieil homme buriné, un énorme ci- gare au bec, est adossé de l’autre côté de la rue et tourne lentement les pages du quotidien national Granma . Derrière la grille de sa fenêtre toujours ouverte, se balançant lentement sur son fauteuil à bascule, une vieille femme m’adresse un grand sourire : «Vous voulez une chambre ? » Une Pontiac d’un bleu vif vient alors faire la belle au milieu de la route, tranchant sur le rose ou le vert des murs des maisons. Il faut grimper les raides escaliers du Palacio Cantero, qui abrite aujourd’hui le Musée de la ville, pour embrasser du regard l’ensemble de la ville et admi- rer les toits de tuile ocre d’où émerge le symbole de Trinidad, le clocher de l’église San Francisco, nichée au pied de la sierra de Escambray. Autour de la Plaza Mayor et de l’Eglise de la sainte Trinité, quelques demeures à la fine ar- chitecture, aujourd’hui transformées en musées, donnent une idée de la richesse des propriétaires du XVIII e siècle. Déambuler pendant des heures dans les rues pavées, sous un soleil de plomb, a fini par nous donner faim et soif. Nous allons nous restaurer dans un paladar, ainsi nomme-t-on ces restaurants fami- liaux. Même s’ils ont toujours existé, de façon légale ou non, ils se sont multi- pliés depuis l’apparition des nouvelles lois. Dairelis, une serveuse de 22 ans, le sou- rire chaleureux et pétillant, nous sert une assiette de poisson accompagné du traditionnel congri, cette préparation de riz et de haricots noirs. « J’aime mon travail, me confie-t-elle. Je suis au res- taurant de midi à deux heures du matin pendant trois jours et ensuite j’ai un jour de repos. Je gagne un CUC par jour, le reste vient des pourboires ». Un rapide calcul me fait réaliser qu’elle gagne en- viron cinquante dollars par mois, c’est à dire plus qu’un médecin. « Tu vois, me dis Javier, ici, la pyramide du travail est inversée. Ma femme a une maîtrise d’an- glais et elle travaille comme vendeuse en parfumerie ». Tout le monde ici veut avoir accès au CUC, le peso convertible. Certains ont la chance d’avoir un parent à Miami, et de recevoir chaque mois une petite somme d’argent. Pour les autres, il ne reste que les emplois ou les activités en relation avec le tourisme. C’est aussi pour la même raison qu’il n’est pas rare de croiser des occidentaux ayant large- ment passé la soixantaine main dans la main avec de jeunes créatures de rêves, les jineteras , et ceci vaut aussi bien pour les femmes que les hommes. Une forme de prostitution qui ne dit pas son nom et qui témoigne une fois de plus des diffi- cultés économiques de l’île. La richesse de Trinidad trouve son ex- plication quelques kilomètres à l’est, au milieu des champs de canne à sucre, dans la vallée de Los Ingenios, elle aussi classée au patrimoine historique. A la fin du xviii e siècle, elle était couverte d’une quarantaine de moulins qui produisaient près de la moitié du sucre cubain. Une apogée qui se terminera dans la seconde moitié du xix avec la fin des réserves de bois de chauffage pour faire fonc- tionner les moulins et l’apparition du sucre de betterave. Du haut de la Torre de Manaca Iznaca, aujourd’hui symbole de la vallée, on domine l’étendue des champs de canne, la maison de maître, aujourd’hui transformée en hôtel, ainsi que les anciennes maisons des esclaves. De retour à Trinidad, à l’heure où le soleil décline, il est agréable d’aller s’attabler à l’un des deux bars accueillants, près des escaliers qui descendent de la Casa de la Musica, et se laisser emporter, autour d’un rhum bien frappé, d’une bière Bu- canero ou Cristal, par les rythmes aériens des groupes qui se succèdent jusqu’à tard dans la nuit. Trinidad est belle, on rêve déjà d’y revenir.
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