Salaün Mag 5
Salaün Magazine | Page 35 chanteuse de jazz installée à New-York, qui se produisait dans un bar de la ville, le soir de mon arrivée. Dès la sortie du métro commence un jeu d’orientation, dont les règles sont simples et logiques, mais qui ne manque de fasciner et dérouter le voyageur découvrant pour la première fois le plan en damier des villes nord américaines. Les avenues sont numérotées de 1 à 10 d’est en ouest et les rue de 1 à 220 du sud au nord. Facile. Sauf qu’à son extrémité sud, l’île a tout de même conservé de nombreuses rues et ruelles qui ne suivent plus le tracé rectiligne du reste de Manhattan et portent même de vrais noms. Certaines, comme Bowery ou Houston Street, qui a donné son nom à Soho (South of Houston Street), sont mythiques. Il y a aussi Broadway, l’une des plus anciennes artères de la ville, dont personne n’a osé rectifier la diagonale qui traverse Central Park puis Times square avant de plonger vers Soho et la City. Une cité dans les cieux Occupé à chercher l’Est et l’Ouest par déduction arithmétique, j’en oublie presque de prendre la mesure de l’espace aérien qui me surplombe. Le choc est à la hauteur du paysage. Même prévenu, même nourri depuis l’enfance par des dizaines d’images de gratte-ciels en construction, de tours baignées par les nuages, servant tour à tour de terrain de jeu à l’homme araignée ou à King-Kong, le choc est garanti. Comment ne pas retenir son souffle lorsqu’on sort pour la première fois du Subway, le métro, dans les quartiers aériens de Midtown ou de la City, les deux « centres du centre » de New-York ? Subjugué par la hauteur, bien sûr, mais aussi frappé, presque vexé de reconnaître une réelle beauté à ces pano- ramas vertigineux. Une forêt d’arêtes, de bouts de ciel massicotés, de lignes de fuites sans cesse contrariées, découpent le ciel en une géométrie inconnue ailleurs. On pourrait donner mille explications à ce paradoxe qui contrarie ceux qui avaient définitivement rangé les tours au rayon des bourdes monumentales de l’architec- ture du XXe siècle. Face à un tel spectacle, on peut comprendre l’euphorie et la fierté de ceux qui ont permis à l’homme de travailler et d’habiter dans le ciel. En bâtissant New-York dans les airs, ils ont donné naissance à une véritable chaîne de gratte-ciels, faite de pics, de plateaux, d’aiguilles qui culminent dans certains endroits de l’île et s’affaissent totalement en d’autres. Manhattan n’a en effet rien de l’allure d’un quartier d’affaires parisien ou londonien : vu du balcon de l’Empire State building, le sommet des gratte-ciels de Manhattan forme une ligne d’hori- zon qui ondule de sommets vertigineux en vallées urbaines où les immeubles deviennent des maisons de trois étages, formant des quartiers coquets et presque bucoliques, comme Chelsea ou Soho, où les rues pavées sont bordées d’arbres et où l’on ne devine plus du tout la présence de ces colosses de briques, de métal ou de fer. L’histoire de ces gratte-ciels a elle-même de quoi fasciner. Lorsqu’elle débute, à la fin du XIXe, les bâtisseurs s’inspirent des courants artistiques en vigueur en Europe à l’époque. Néo-gothique ou néo-clas- sique, ils sont alors parés d’ornements et de fantaisies qui évoquent les bâtiments religieux et civils du Vieux monde. Pendant la vague Art Déco, ils sont cou- verts de fresques, d’éléments de métal, de moulures, de marbrures. C’est à cette époque que sont édifiées les plus belles réalisations, comme la tour GE, au sein du Rockefeller centre, la tour Chrysler et bien sûr l’Empire State Building. La tour baptisée One World trade center, dont la construction sera achevée en 2013, sur le site des Twin towers, est désormais la plus haute de la ville. Elle culminera à 541,32 mètres. Après la Seconde Guerre mondiale, plus austères, elles adoptent le style continental, proche des gratte-ciels de nombreuses villes d’Europe, qui se distinguent par leur verticalité souvent rigide. Pourtant, à New-York, dès l’entre deux guerres, une loi destinée à limiter les effets de courants d’airs et l’assom- brissement des rues a forcé les bâtisseurs à affiner les immeubles par paliers, du rez–de-chaussée à leur sommet. D’où ces escaliers de démiurges qui fascinent le monde entier. A la fin du XXe siècle, les gratte-ciels semblent d’ailleurs avoir troqué leur quête de hauteur contre une recherche de diversité, de formes, ne craignant plus les courbes, les façades arrondies et jouant davantage sur les couleurs et les matériaux, notamment le verre et ses reflets. En portant de nouveau mon regard à hau- teur d’homme, je repère le bar belge où le concert de jazz bat son plein, devant une cinquantaine de spectateurs. Ici comme dans de nombreux clubs de la ville, cette musique est une quasi-religion. Les New- Yorkais viennent facilement dîner dans un de ces clubs mythiques où l’ombre des grands d’hier plane sur les épaules de ceux d’aujourd’hui. Quelques jours plus tard, au Birdland, le club dont Charlie Parker tenait l’affiche au début des années 1950 et qu’il avait surnommé « La Mecque mondiale du jazz », aujourd’hui situé sur la 44e rue, près de la vibrante 8e avenue, je découvrirai avec fascination la jazz- étiquette new-yorkaise : un repas entier pris dans le silence, pas un bruit de four- chette, pas un éclat de voix, les murmures sont tolérés à grand peine. Entendre les meilleurs jazzmen du monde dans un tel lieu – on en compte une bonne dizaine à New-York, où le jazz connaît un vrai renouveau - est inoubliable. Dans le bar belge de la 53e rue où Marie Martin et ses musiciens terminent leur set , on me conseille de descendre à pied vers Times Square, une des places les plus connues au monde. En chemin, les tours qui s’élèvent autour de moi continuent à me fasciner. Il faut soigner sa première arrivée sur Times Square, de nuit de préférence, car son caractère vient essentiellement de la forêt de néons qui présentent les grands spectacles de music-hall de Broadway. De jour, c’est ici que l’on reviendra acheter des billets pour les shows du soir, comme Spiderman, Chicago, Le Roi Lion, le fan- tôme de l’Opera, Mamma mia ou encore West Side Story, qu’ils soient sur Broadway ou «Off Broadway », dans les alentours. Leur nombre est hallucinant, les mises en scène incroyables, la légende intacte. Pour le reste, Times Square est bondé et fait office d’aimant touristique, idéalement placé pour rayonner dans tout Manhattan. On s’y fait photographier aux côtés d’un cow-boy en slip, on y mange des hot-dogs et on se contente passivement d’être là, ensemble, par milliers, comme devant le centre Pompidou, la fontaine de Trevi ou sur la place Saint-Marc de Venise. L’île de la Liberté Au lever du jour, un soleil de plomb cogne sur Williamsburg, de l’autre côté de l’Est River. Les entrepôts poussiéreux, les ter- rains de baskets clôturés et les parkings grillagés rappellent les images des séries B des années 1970. Ce n’est en effet plus à Manhattan que l’on cherchera ces sombres impasses où se terminent tant de courses «Face à un tel spectacle, on peut comprendre l’ euphori e et la f i erté de ceux qui ont permi s à l’homme de trava i ller et d’habi ter dans le ci el» .
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